Ouvrir une journée consacrée à l’image de l’agriculture par un détour du côté du nucléaire pouvait surprendre. La filière nucléaire, longtemps malmenée, montre comment une image se travaille et comment une perception par la société peut se déplacer. Valérie Faudon, ingénieure, directrice générale de la Société française d’énergie nucléaire (SFEN) et professeure à Sciences Po où elle enseigne sur la façon dont se construit l’opinion publique, est venue le raconter. Présente sur les réseaux sociaux, elle observe aussi le monde agricole et y retrouve des controverses proches de celles que le nucléaire a lui-même traversées. Nous avons repris son intervention pour en tirer quelques enseignements extrapolables d’une filière à l’autre.
Qui porte la parole ?
L’importance du porte-voix est primordiale pour accompagner le débat public. La SFEN n’est pas un syndicat professionnel. C’est une société savante sur le modèle américain, une association scientifique dont une des missions est de parler et de répondre aux questions sur ce domaine spécifique, à l’instar des sociétés françaises de cardiologie ou de dermatologie. Née en 1973 au moment du plan Messmer qui a lancé le programme nucléaire français, elle apparaît alors que l’opposition antinucléaire est vive. Les acteurs du secteur comme le CEA ou EDF restaient peu enclins à s’exprimer en public, et aucun syndicat classique ne portait la voix de la filière.
Le pari des années 1970 s’est révélé juste. D’après le baromètre de confiance, la parole scientifique, celle du CNRS et des médecins, était loin devant celle des responsables politiques et des journalistes. Confier la parole à une société savante apparaissait comme la source d’information crédible la plus solide et la plus disponible pour la société comme pour les acteurs du nucléaire.
La filière agricole gagnerait à s’appuyer sur sa propre « société savante ». La réponse pour garantir une « bonne image » ne se trouve ni dans les syndicats ni dans les marques, toujours perçus comme parties prenantes. Pour Valérie Faudon, elle se trouve plutôt du côté de l’INRAE, de l’Académie d’agriculture de France, ou encore des instituts techniques, perçus comme des structures plus « neutres » et scientifiquement reconnues. Avant une campagne délicate, la question porte autant sur la voix que sur le message, sur celle qui, perçue comme désintéressée, pourra le porter aux côtés de la profession, voire à sa place.
Une formule empruntée à un sociologue résume cette philosophie du dialogue. « Les gens ont toujours des raisons de croire ce qu’ils croient, même quand ils ont tort ». Le réflexe consiste à ne pas balayer l’opposant, à chercher à comprendre d’où il vient.
L’histoire récente de l’opinion publique sur le nucléaire se présente comme une courbe en montagnes russes, avec une succession de crises de confiance. Selon Valérie Faudon, Fukushima, en 2011, a interrompu net ce qui s’annonçait comme une renaissance du nucléaire. Devant la catastrophe japonaise, le public ne s’est pas demandé ce qui était arrivé aux Japonais, il s’est demandé ce qui pourrait lui arriver à lui. Puis, sous François Hollande, l’accord entre le Parti socialiste et les écologistes a conduit à ramener à cinquante pour cent la part du nucléaire dans l’électricité en France, tout en ternissant l’image du secteur et en entraînant une longue baisse de l’opinion publique.
L’analyse de Valérie Faudon est riche d’enseignements transposables. Ce qui a fait chuter l’opinion n’a rien d’un accident. Une parole publique devenue floue a des conséquences et porte la responsabilité des effets qu’elle induit.
Dans cet exemple, pour la première fois, la parole politique sur le nucléaire cessait d’être clairement positive, alors que les Français avaient toujours entendu un discours assumé. C’est plus tard que la remontée s’est amorcée, portée par une parole présidentielle redevenue positive sous Emmanuel Macron. La fermeture de Fessenheim a suscité une presse critique, étonnée qu’on ferme une usine qui tourne et exporte son électricité. L’invasion de l’Ukraine a par ailleurs rendu brutalement visible la dépendance des Français au gaz. Aujourd’hui, le baromètre affiche une perception au plus haut niveau depuis les années 1980.
La leçon tirée vaut pour l’agriculture. Une profession qui s’excuse en permanence, qui laisse ses représentants tenir un discours embarrassé ou contradictoire, prépare sa chute d’image indépendamment de tout scandale. La constance et la clarté de la parole pèsent autant que les faits.
Parler de ce que l’on apporte en positif
De manière très concrète, quelles sont les pistes d’action directement transférables au secteur agricole ? À l’arrivée de Valérie Faudon, la communication de la SFEN était massivement défensive. On publiait sur les déchets nucléaires et la sûreté pour prouver que les opposants se trompaient.
Pour faire comprendre la maladresse, Valérie Faudon a repris un cas particulièrement marquant. Ce serait comme une compagnie aérienne dont la publicité répéterait que ses avions ne s’écrasent pas. À force de marteler la sécurité, on installe le doute au lieu de le dissiper. La SFEN a donc centré son discours sur ce que le nucléaire apporte de positif plutôt que sur le risque qu’il ferait courir. La sécurité d’approvisionnement et l’indépendance énergétique, une électricité disponible en permanence et, plus discrètement, le climat, sont devenus le cœur du propos.
Dans les campagnes de communication, il faut prendre en compte les besoins psychologiques sous-jacents qui influencent l’opinion. Quand un besoin est fort, l’esprit minimise spontanément le risque associé, comme le fumeur qui connaît le danger et qui continue parce que le manque l’emporte. Communiquer sur ce que l’on apporte revient à travailler là où se joue l’adhésion, plutôt que sur le terrain du risque, où l’on ne gagne jamais.
La transposition avec le secteur agricole s’écrit presque d’elle-même.
- La sécurité d’approvisionnement énergétique a pour équivalent la souveraineté alimentaire.
- L’indépendance énergétique renvoie à une alimentation disponible et abordable, produite ici.
- L’argument climatique sous-employé du nucléaire fait écho au carbone stocké par les sols et les prairies.
Le piège de la compagnie aérienne se rejoue à l’identique. Se justifier sans fin sur les produits phytosanitaires ou le bien-être animal installe le doute au lieu de le lever.
Une étude illustre ce phénomène. La question sur l’opinion que l’on a de l’énergie nucléaire donne des réponses très différentes de la question sur l’énergie nucléaire pour produire de l’électricité, selon l’axe d’entrée. Le premier cas interroge un symbole chargé de valeurs, le second un projet tangible. L’adhésion monte dès que la question atterrit dans le réel. Demander ce que l’on pense de l’agriculture intensive convoque un imaginaire repoussoir, quand demander ce que l’on pense de la ferme qui produit son pain familiarise et fait descendre la conversation au niveau de l’objet incarné.
De nombreux outils de communication ont été réalisés pour renforcer le dialogue et cadrer le débat public. L’outil sans doute le plus reproductible édité par la SFEN est connu sous le nom « Parler du nucléaire », arrivé à sa cinquième édition. Son origine vient d’un besoin de terrain très concret. À Noël, dans les dîners de famille, les salariés de la filière se faisaient prendre à partie et ne savaient pas quoi répondre. La SFEN leur a mis à disposition des fiches pour qu’ils sachent quoi dire. Douze fiches réparties en trois familles d’atouts, environnementaux, économiques, industriels. La méthode a consisté à harmoniser le choix des chiffres et des messages, puis à tester chaque formulation. La gouvernance a participé à leur élaboration afin de délivrer finement les messages adaptés. Par exemple, sur la fiche des déchets, la formulation initiale affirmait que le nucléaire ne posait pas de problème. Jugée trop tranchée, elle a été recadrée en introduisant la notion de gestion maîtrisée. Une affirmation trop péremptoire abîme l’autorité plus qu’elle ne la sert.
Cet outil peut être transposé facilement. Une dizaine de fiches en version agricole, réparties en atouts environnementaux, économiques et territoriaux, nées des questions que les agriculteurs rencontrent au quotidien, sur l’eau, les phytosanitaires, l’élevage, le revenu, pourraient avantageusement renouer le dialogue, avec des chiffres choisis et éprouvés et un vocabulaire nuancé et adapté, comme la gestion maîtrisée plutôt que l’absence de problème, qui tient mieux devant un contradicteur.