53 jours de chaleur, des récoltes en chute libre, des millions de volailles perdues… et pourtant, au plus 5 % des articles consacrés aux canicules de 2026 ont évoqué leurs conséquences agricoles. Au SPACE, le SYRPA et Agriculteurs de Bretagne ont réuni journalistes, éleveurs et communicants pour comprendre ce décalage.
L’association Agriculteurs de Bretagne, qui fait connaître l’agriculture bretonne auprès du grand public, et le SYRPA avaient choisi de consacrer cette table ronde au traitement médiatique de l’agriculture pendant la canicule. Trois intervenants étaient réunis : Jérôme Ripoull, cofondateur de Comfluence, Brice Dupont, responsable des pages agricoles de Ouest-France, et Yves-Marie Beaudet, éleveur de poules pondeuses et président du CNPO. Les échanges étaient animés par Emmanuelle Bonvallot, membre du conseil d’administration du SYRPA.
53 jours de chaleur et des conséquences majeures pour l’agriculture
Avant de parler de médias, encore faut-il mesurer ce qu’a vécu le monde agricole.
Entre le 21 mai et le 4 septembre, la France a connu plusieurs épisodes de chaleur, soit 53 jours de vagues de chaleur au total. Les conséquences sur les productions ont été importantes. Les récoltes ont reculé de 23 % pour les pommes de terre, de 20 % pour la betterave sucrière et de 35 % pour le maïs grain. En Bretagne, la collecte laitière a chuté de 13,6 % en une seule semaine fin juin. La filière volaille a, de son côté, estimé entre 2,5 et 3 millions le nombre d’animaux perdus.
Ces chiffres donnent la mesure de l’épisode vécu sur le terrain. Mais cette réalité s’est-elle retrouvée dans les médias ?
35 % contre 5 % : un paradoxe médiatique
Le faible écho de l’agriculture pendant l’été surprend d’autant plus que le secteur n’a rien d’un sujet marginal pour la presse. Selon l’analyse présentée par Jérôme Ripoull, 35 % des retombées consacrées aux enjeux environnementaux portaient sur l’agriculture en 2025. Elle constituait ainsi le premier secteur traité, devant l’industrie et l’énergie.
L’agriculture aurait-elle donc été reléguée pendant les canicules ? La conclusion de l’analyse est plus nuancée : « L’agriculture n’a pas été reléguée. Elle a été racontée par d’autres qu’elle. »
De l’alerte au prix dans les rayons : cinq récits successifs
Lorsque l’agriculture apparaît dans les médias, la manière dont elle est racontée évolue au fil de l’été.
Fin mai, elle est l’alerte, avec les premières inquiétudes sur les effets de la chaleur.
Fin juin, elle devient la victime : les reportages montrent les difficultés rencontrées dans les élevages et les premières pertes.
En juillet, avec les débats autour de l’eau, des phytosanitaires et de la loi d’urgence agricole, elle devient davantage le suspect.
En août, elle réapparaît comme le sinistré à indemniser.
Puis, à la fin de l’été, le sujet revient par le prix en rayon et les conséquences des pertes de production pour le consommateur.
Autrement dit, l’agriculture est bien présente, mais elle peine à installer elle-même un récit continu de ce qu’elle vit et des solutions qu’elle met en œuvre.
Les journalistes demandent davantage d’agriculture
La conférence a également permis de dépasser une idée parfois répandue : les journalistes ne seraient pas intéressés par les sujets agricoles.
Les chiffres du Baromètre Comfluence 2026 racontent plutôt l’inverse. Sur 142 journalistes interrogés :
- 48 % jugent le traitement médiatique de l’agriculture insuffisant ;
- 63 % estiment insuffisante la capacité du secteur agricole à expliquer ses enjeux aux Français ;
- lorsqu’une seule source est retenue, les agriculteurs de terrain sont quatre fois plus cités que les syndicats ou les institutions ;
- 63 % attendent davantage de sujets sur la transition écologique, et autant sur la souveraineté alimentaire.
Les rédactions ne demandent donc pas moins d’agriculture. Elles recherchent au contraire des témoignages, des explications et des réalités de terrain.
Communiquer dans l’urgence : une équation complexe
Les échanges entre Yves-Marie Beaudet, Jérôme Ripoull et Brice Dupont ont aussi rappelé une réalité : lorsqu’une crise frappe une exploitation, communiquer n’est pas nécessairement la priorité.
Fin juin, certains éleveurs devaient gérer des animaux morts, des équipements arrivés à leurs limites et des situations humaines difficiles. Dans ces moments, la priorité va aux animaux et aux équipes, pas aux micros.
Dans le même temps, les rédactions cherchaient rapidement des témoignages et des images pour raconter ce qui se passait, avec des délais de bouclage qui n’attendent pas.
Le décalage est réel : le temps médiatique est immédiat, quand le temps agricole impose d’abord de gérer la crise. D’où l’importance de construire les relations en amont et de disposer de relais capables d’accompagner la prise de parole lorsque l’actualité s’accélère.
Raconter aussi ce qui fonctionne
L’agriculture ne se résume pas pour autant aux conséquences des crises climatiques.
Adaptation des bâtiments, ventilation, brumisation, gestion de l’eau, évolution des pratiques ou nouvelles technologies : les solutions existent déjà.
Le SPACE en apportait lui-même la démonstration cette année : 32 innovations étaient labellisées Innov’Space, notamment autour du pilotage de l’abreuvement et de la ventilation des bâtiments. La gestion durable de l’eau constituait également l’un des fils rouges du salon.
L’enjeu est donc de rendre visibles ces transformations avant, pendant et après les crises. Cela passe notamment par des porte-parole identifiés, des chiffres rapidement disponibles, des images produites par les filières, une relation régulière avec la presse régionale et davantage d’agriculteurs capables de témoigner directement de leurs pratiques.
Confiance, fierté et espoir
Les échanges se sont finalement conclus autour de trois mots : confiance, fierté et espoir.
La confiance entre journalistes, agriculteurs et communicants, d’abord. La fierté de raconter les métiers et les transformations déjà engagées, ensuite. Et l’espoir de voir davantage d’acteurs agricoles prendre directement la parole.
Après cet été, une question demeure pour les communicants agricoles : comment ne plus seulement réagir au récit médiatique, mais contribuer à le construire ?