35% des sujets environnementaux concernaient l’agriculture en 2025. Mais pendant les canicules de 2026, 5 % maximum des articles consacrés à ces épisodes ont mentionné leurs conséquences sur l’alimentation, la productivité ou les exploitations agricoles.
C’est sur ce paradoxe que le SYRPA et Agriculteurs de Bretagne ont souhaité revenir à l’occasion du SPACE 2026, lors d’une table ronde consacrée au traitement médiatique de l’agriculture pendant la canicule.
Pour croiser les regards, trois intervenants étaient réunis : Jérôme Ripoull, cofondateur de Comfluence, Brice Dupont, responsable des pages agricoles de Ouest-France, et Yves-Marie Beaudet, éleveur de poules pondeuses et président du CNPO. Une table ronde animée par Emmanuelle Bonvallot, membre du Conseil d’administration du SYRPA.
53 jours de chaleur et des conséquences majeures pour l’agriculture
Avant de parler de médias, encore faut-il mesurer ce qu’a vécu le monde agricole.
Entre le 21 mai et le 4 septembre, la France a connu plusieurs épisodes de chaleur, avec 53 jours de vagues de chaleur. Les conséquences sur les productions ont été importantes : –23 % pour les pommes de terre, –20 % pour la betterave sucrière, –35 % pour le maïs grain, mais aussi –13,6 % de collecte laitière en Bretagne en une seule semaine fin juin. La filière volaille a, de son côté, estimé entre 2,5 et 3 millions le nombre d’animaux perdus.
Des chiffres qui donnent la mesure de l’épisode vécu sur le terrain.
Mais cette réalité s’est-elle retrouvée dans les médias ?
35 % contre 5 % : un paradoxe médiatique
L’analyse présentée par Jérôme Ripoull met en évidence un contraste.
En 2025, 35 % des retombées consacrées aux enjeux environnementaux portaient sur l’agriculture. Elle constituait ainsi le premier secteur traité, devant l’industrie et l’énergie.
Pourtant, pendant les épisodes caniculaires de 2026, 5 % maximum des articles consacrés aux canicules mentionnaient les conséquences sur l’alimentation, la productivité agricole ou les exploitations.
L’agriculture aurait-elle donc été reléguée ?
La conclusion de l’analyse est plus nuancée : « L’agriculture n’a pas été reléguée. Elle a été racontée par d’autres qu’elle. »
De l’alerte au prix dans les rayons : cinq récits successifs
Car lorsque l’agriculture apparaît dans les médias, la manière dont elle est racontée évolue au fil de l’été.
Fin mai, elle est l’alerte, avec les premières inquiétudes sur les effets de la chaleur.
Fin juin, elle devient la victime : les reportages montrent les difficultés rencontrées dans les élevages et les premières pertes.
En juillet, avec les débats autour de l’eau, des phytosanitaires et de la loi d’urgence agricole, elle devient davantage le suspect.
En août, elle réapparaît comme le sinistré à indemniser.
Puis, à la fin de l’été, le sujet revient par le prix en rayon et les conséquences des pertes de production pour le consommateur.
Autrement dit, l’agriculture est bien présente, mais elle peine à installer elle-même un récit continu de ce qu’elle vit et des solutions qu’elle met en œuvre.
Les journalistes demandent davantage d’agriculture
La conférence a également permis de dépasser une idée parfois répandue : les journalistes ne seraient pas intéressés par les sujets agricoles.
Les chiffres du Baromètre Comfluence 2026 racontent plutôt l’inverse.
Sur 142 journalistes interrogés :
- 48 % jugent le traitement médiatique de l’agriculture insuffisant ;
- 63 % estiment insuffisante la capacité du secteur agricole à expliquer ses enjeux aux Français ;
- lorsqu’une seule source est retenue, les agriculteurs de terrain sont quatre fois plus cités que les syndicats ou les institutions ;
- 63 % attendent davantage de sujets sur la transition écologique, et autant sur la souveraineté alimentaire.
Les rédactions ne demandent donc pas moins d’agriculture. Elles recherchent au contraire des témoignages, des explications et des réalités de terrain.
Communiquer dans l’urgence : une équation complexe
Mais les échanges entre Yves-Marie Beaudet, Jérôme RIPOULL et Brice Dupont ont aussi permis de rappeler une réalité : lorsqu’une crise frappe une exploitation, communiquer n’est pas nécessairement la priorité.
Fin juin, certains éleveurs devaient gérer des animaux morts, des équipements arrivés à leurs limites et des situations humaines difficiles. Dans le même temps, les rédactions cherchaient rapidement des témoignages et des images pour raconter ce qui se passait.
Le décalage est réel : le temps médiatique est immédiat quand le temps agricole impose d’abord de gérer la crise.
D’où l’importance de construire les relations en amont et de disposer de relais capables d’accompagner la prise de parole lorsque l’actualité s’accélère.
Raconter aussi ce qui fonctionne
Car l’agriculture ne se résume pas aux conséquences des crises climatiques.
Adaptation des bâtiments, ventilation, brumisation, gestion de l’eau, évolution des pratiques ou nouvelles technologies : les solutions existent déjà.
Le SPACE en apportait lui-même la démonstration cette année : 32 innovations étaient labellisées Innov’Space, notamment autour du pilotage de l’abreuvement et de la ventilation des bâtiments. La gestion durable de l’eau constituait également l’un des fils rouges du salon.
L’enjeu est donc de rendre visibles ces transformations avant, pendant et après les crises.
Cela passe notamment par des porte-paroles identifiés, des chiffres rapidement disponibles, des images produites par les filières, une relation régulière avec la presse régionale et davantage d’agriculteurs capables de témoigner directement de leurs pratiques.
Espoir, confiance et fierté
Les échanges se sont finalement conclus autour de trois mots : espoir, confiance et fierté.
La confiance entre journalistes, agriculteurs et communicants, d’abord. La fierté de raconter les métiers et les transformations déjà engagées. Et l’espoir de voir davantage d’acteurs agricoles prendre directement la parole.
Car après cet été, une question demeure pour les communicants agricoles : comment ne plus seulement réagir au récit médiatique, mais contribuer à le construire ?