L’impressionnante montée en puissance des sujets et de la communauté portés par le Shift Project dans le monde agricole

La rédaction du SYRPA · Publié le 10 août 2026 · 7 min de lecture

La question posée à Clémence Vorreux, coordinatrice Agriculture & Alimentation chez The Shift Project, tenait en une phrase, comment avoir réussi à faire émerger un mouvement crédible, capable d’influencer durablement le débat public sur la décarbonation dans le secteur agricole. L’oratrice a reconnu d’emblée qu’elle n’y avait pas beaucoup réfléchi avant, et que l’exercice l’avait obligée à se replonger dans le chemin parcouru. Invitée par le SYRPA, elle a raconté comment un acteur venu de l’extérieur, sans légitimité au départ sur les sujets agricoles, a fini par être adopté par une filière méfiante avant de générer une véritable communauté.

The Shift Project est un think tank qui travaille en faveur de la décarbonation, sur le climat comme sur l’énergie dans leur lien avec l’économie. Cette association d’intérêt général revendique une rigueur scientifique et met ses travaux à disposition pour alimenter le débat public. Son objet tient en deux mouvements, éclairer par des rapports et des études, influencer en assumant un rôle de lobby auprès des décideurs. À cela s’ajoute un rôle d’animation de communautés de professionnels, ces acteurs qui vivent les sujets étant plus légitimes que le think tank pour les porter dans la durée.

Premier enseignement, une organisation qui a lancé un sujet gagne parfois à le confier à ceux qui le pratiquent plutôt qu’à le garder pour elle.

L’organisation compte une équipe entre 35 et 50 personnes, et ses Shifters, plusieurs dizaines de milliers en France, organisés en groupes locaux et en cercles thématiques et principalement bénévoles. Pendant longtemps, le Shift n’avait traité ni l’agriculture ni l’alimentation, ce que Clémence Vorreux qualifie sans détour de « gros trou » dans la raquette. Les travaux lancés en 2023 ont donné quatre publications, dont un rapport principal sur l’agriculture française à l’horizon 2050. Le succès a surpris l’organisation elle-même. Alors qu’elle n’était pas connue du secteur, elle a récolté davantage de retombées presse et de contributeurs que pour ses travaux précédents, et plus de 150 organisations ont contribué ou échangé avec elle.

Quatre choix expliquent l’engouement

  • Le premier tient à l’absence d’étiquette. N’ayant jamais travaillé le sujet, le Shift arrivait neuf, frais, sans idée préconçue ni positionnement attendu, là où la profession agricole, déjà étiquetée, ne parvenait plus à faire entendre certains messages.
  • Le deuxième tient à l’envergure de son porte-parole, Jean-Marc Jancovici, président de The Shift Project, enseignant à l’École des Mines ParisTech et membre du Haut Conseil pour le climat, apprécié du monde agricole.
  • Le troisième consiste à analyser le contexte et les cibles avant de se lancer. Le Shift a en effet consulté les acteurs ayant déjà travaillé sur la prospective agricole et ses contraintes physiques, pour repérer sa propre valeur ajoutée afin de viser au plus juste la pierre qu’on peut apporter à l’édifice. Transposée en méthode, l’approche consiste, avant une campagne, à lister ce qui a déjà été dit sur le sujet, puis à écrire en une seule phrase ce que sa propre prise de parole ajoute et que personne d’autre n’apporte. Quand cette phrase ne vient pas, la campagne n’a pas encore de raison d’exister.
  • Le quatrième est le choix assumé d’un positionnement de juste milieu, entre un camp écologiste parfois perçu comme radical et un secteur qui s’inquiète pourtant des contraintes physiques et des aléas climatiques. Cette voix intermédiaire a trouvé preneur, en ancrant son message sur des constats partagés plutôt que sur un registre clivant.

Le choix éditorial a prolongé cette logique. Le Shift a abordé l’agriculture par les contraintes physiques, intégrant la biodiversité comme le sol ou l’eau, et quittant l’atténuation pour l’adaptation et la résilience des systèmes agricoles. À l’inverse, il a évité les terrains clivants comme la santé ou le bien-être animal, où le consensus scientifique est moins net. Choisir ses batailles revient à désigner celles qu’on ne mène pas.

L’oratrice a rappelé la bascule des années 1960, quand la force des hommes puis des animaux a laissé place aux engrais de synthèse et aux carburants des machines, ce qui a permis une explosion de la productivité mais installé une forte dépendance aux énergies fossiles. Cette histoire, les agriculteurs la vivent, mettant chaque jour intrants et carburant dans leur système. Parler bénéfice et perspective, là où d’autres ne parlent que de contraintes, répond à leur attente.

Autre parti pris fort, le refus de la simplification. Le secteur agricole et ses questions environnementales sont trop souvent présentés de manière caricaturale, quand le Shift s’est attaché à montrer l’interconnexion des leviers de la transition agroécologique, où l’on ne peut pas bouger un curseur sans que les autres bougent. Pour ne pas en rester à un travail théorique de labo, l’organisation s’est entourée de trois cercles, un conseil scientifique pour établir le consensus, un collège d’agriculteurs variés pour des retours de terrain, des groupes de professionnels pour les volets thématiques. Ce triptyque fait interagir au lieu de laisser chacun parler seul depuis son siège.

Une consultation qui a ouvert la conversation

Point d’orgue de la démarche, la grande consultation des agriculteurs a recueilli plus de 7 700 réponses, un volume inattendu pour un public très sollicité. Ce qui se reproduit tient dans la méthode. Le Shift voulait vérifier si son discours collait à la réalité du terrain, par des questions ouvertes sur les inquiétudes des agriculteurs, sur leurs attentes, sur ce qu’ils comprennent de la transition.

Les enseignements sont nets. Plus de 80 pour cent des répondants se disent très inquiets pour la viabilité de leur ferme face aux questions climatiques comme énergétiques. Confrontés à une liste de pratiques agroécologiques, seuls 7 pour cent refusent de s’engager sans contrepartie, quand 87 pour cent posent une condition économique, pour ne pas supporter seuls les coûts et les risques de la transition. Ces chiffres ont fait davantage que documenter, ils ont débloqué et ouvert une conversation. C’est ce qui ressort de manière flagrante de l’intervention. En objectivant que la base veut avancer, la consultation a fourni aux dirigeants d’organisations professionnelles la preuve qu’ils peuvent porter davantage ces sujets au niveau politique. Une donnée d’enquête devient ainsi un mandat pour un décideur. Les agriculteurs veulent y aller, résume l’oratrice, mais ils ont besoin de moyens.

Un bon rapport ne suffit pas, il reste à le faire vivre. Très sollicité, le Shift a réalisé plus de 200 présentations auprès du monde agricole sans chercher à tout porter lui-même. Ne pouvant se déplacer partout, il a formé des conférenciers bénévoles appuyés sur ses groupes locaux, la démultiplication par les relais se révélant plus efficace que la voix unique du siège. Devant le nombre d’agriculteurs souhaitant s’impliquer, il a créé Agri 2050, une communauté apartisane et asyndicale, financée par une grande diversité de fondations et d’acteurs d’horizons pluriels, faite pour remobiliser et redonner la parole aux agricultrices comme aux agriculteurs. Elle rassemble plusieurs centaines de membres, s’anime principalement via WhatsApp et propose des webinaires d’experts et des événements locaux ouverts aux élus comme aux citoyens, dans le cadre d’une charte de valeurs autour de la résilience et de l’adaptation.

Jean-Marc Jancovici, un ambassadeur reconnu : ce que le secteur agricole peut en retenir

Interrogée sur le rôle de Jean-Marc Jancovici, l’oratrice a été directe. Un ambassadeur reconnu ouvre des plateaux où les rédactions veulent précisément cette voix-là, autrement fermés aux experts moins connus, et les vidéos où il apparaît font en effet plus de vues que le reste. Une voix qui ouvre les portes constitue un levier à part entière, car avoir raison ne suffit pas quand personne ne veut écouter. Mais ce niveau d’écho auprès de communautés non acquises reste rare, et un ambassadeur puissant accélère sans remplacer le reste de la méthode. La filière agricole gagnerait à repérer plusieurs de ces figures sans faire reposer toute sa stratégie sur une seule tête.

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