Communication & Marketing : et si la vraie question était le contexte ?

La question de la distinction entre communication et marketing revient régulièrement dans les organisations ou dans les dîners, et souvent pour régler des problèmes de périmètre, de budget ou de gouvernance. Elle mérite d’être posée sérieusement, parce que la réponse n’est pas universelle. Elle pourrait dépendre du type d’entreprise, de la nature de ses publics et de ce qu’elle cherche à obtenir d’eux. Ce texte propose une lecture analytique, non prescriptive, à partir d’un cadre théorique connu et de trois configurations concrètes.

Prenons donc comme cadre de référence : les quatre P

En 1960, un universitaire américain formalise le concept de marketing mix autour de quatre variables décisionnelles, regroupées sous l’acronyme des quatre P : Product (la politique de produit), Price (la politique de prix), Place (la politique de distribution) et Promotion (la politique de communication). Ce cadre, popularisé et approfondi par les grandes références académiques du marketing — au premier rang desquelles les travaux de Kotler —, pose d’emblée la communication comme l’un des quatre instruments de la stratégie marketing, ni plus ni moins.

Dans ce modèle, la communication ou Promotion, recouvre l’ensemble des moyens utilisés pour faire connaître l’offre et en convaincre les cibles : publicité, relations publiques, force de vente, marketing direct, communication digitale. Elle est un outil au service d’une stratégie, et cette stratégie est le marketing.

Ce cadre a le mérite de la clarté et de la cohérence. Mais il porte une présupposition forte : la communication est subordonnée au marketing. C’est précisément ce présupposé que les faits viennent régulièrement bousculer.

Le point de tension entre communication et marketing

Deux traditions intellectuelles se font face sur cette question, sans jamais vraiment se parler.

La première, incarnée par Kotler et les sciences de gestion, considère que la communication est un levier parmi d’autres. Elle n’a pas d’existence stratégique propre : elle sert à exécuter les décisions prises en amont sur le produit, le prix et la distribution. Dans cette logique, une stratégie de communication bien construite ne peut compenser une offre mal positionnée, un prix inadapté ou une distribution défaillante.

La seconde tradition, celle des sciences de l’information et de la communication (SIC), revendique au contraire l’autonomie de la communication. Héritière de courants aussi divers que l’École de Palo Alto, la théorie de l’information ou la philosophie du langage, elle soutient que la communication n’est pas un simple vecteur de messages commerciaux : elle construit du sens, de la relation, de la confiance. Elle engage des logiques propres (symboliques, culturelles, sociales) qui échappent à la rationalité marchande du marketing mix.

Le point de tension naît là. Une communication qui contraint la stratégie marketing, la précède ou la bloque, lorsque la réputation, l’acceptabilité sociale ou la confiance sont en jeu ou une communication outil d’exécution

C’est ce renversement que les configurations suivantes permettent d’observer.

En BtoC, la communication comme contrainte pour le marketing

Dans une entreprise qui s’adresse directement au grand public, la décision d’achat est largement influencée par l’image, la confiance et l’émotion. Le consommateur final n’a généralement pas de compétence technique sur le produit. Il se détermine autant en fonction de ce qu’il perçoit de la marque que de ce que le produit lui offre réellement.

Lorsqu’une telle entreprise décide d’élargir ou de modifier son offre dans une direction qui contraste avec son positionnement établi, elle se heurte à un problème de crédibilité de l’émetteur. La communication ne peut pas se contenter d’annoncer les nouveaux produits : elle doit d’abord reconstruire la légitimité de la marque à tenir ce nouveau discours. Le marketing a conçu l’offre ; c’est la communication qui détermine si cette offre peut être entendue et crue.

En BtoC, donc, la communication précède parfois le marketing : elle conditionne la recevabilité des décisions commerciales. La frontière entre les deux se déplace selon que l’image de marque est ou non alignée avec l’offre proposée.

En BtoB, la communication protège le marketing

Dans une entreprise qui vend à des professionnels, la logique est différente. Théoriquement, l’acheteur évalue sur des critères techniques, économiques et réglementaires. La décision d’achat passe par la démonstration, l’essai, la relation commerciale directe. La communication institutionnelle joue un rôle moins immédiat sur l’acte d’achat.

Mais l’entreprise opère dans un environnement public qui lui échappe largement. Sa réputation dans le débat général (médias, associations, institutions, opinion) peut fragiliser ou soutenir sa stratégie commerciale, indépendamment de la qualité réelle de son offre. La communication n’est pas ici un outil de vente : elle gère un environnement que le marketing ne contrôle pas directement.

En BtoB, donc, la frontière entre communication et marketing se trace sur deux temporalités distinctes : le marketing opère à court et moyen terme sur les acheteurs identifiés ; la communication travaille le long terme sur un écosystème de parties prenantes qui ne sont pas toutes des clients.

Et si on inventait un BtoM, quel lien entre communication et marketing

Les deux configurations précédentes reposent sur une distinction claire entre l’entreprise et ses clients. Il existe une troisième configuration, moins théorisée mais très répandue dans le secteur agricole : le modèle que l’on pourrait appeler BtoM, pour Business to Members (adhérents).

Dans une interprofession, un institut technique ou une organisation professionnelle agricole voire une coopérative, l’adhérent cumule trois statuts simultanément : il est client (il reçoit des services, achète des intrants ou des prestations), il est gouvernant (il finance et mandate l’organisation, parfois en est administrateur), et il est objet de la communication (on cherche à influencer ses pratiques, ses représentations, ses comportements).

Ce triple statut transforme radicalement la nature du point de tension entre communication et marketing. En BtoC, la communication peut contraindre le marketing. En BtoB, elle le protège. En BtoM, il se pourrait bien que communication et marketing deviennent indissociables — et que toute dissonance entre les deux soit immédiatement perceptible et sanctionnée.

L’adhérent n’est pas un consommateur passif et il n’est pas non plus un acheteur purement rationnel. Il est co-auteur, au moins en droit, de la stratégie de l’organisation. Lorsqu’une organisation doit accompagner ses membres dans une évolution de pratiques (tout en leur vendant les solutions correspondantes), elle ne peut pas dissocier le message commercial de la démarche relationnelle. Le « quoi vendre » et le « quoi dire » doivent être conçus ensemble, dès le départ.

Ce contexte est posé ici comme une piste de réflexion, non comme une conclusion établie. Mais elle ouvre une question opérationnelle importante pour les organisations agricoles et ceux qui les accompagnent.

Ce que cela implique pour les agences

Pour une agence qui opère dans le secteur agricole ou agro-industriel, la grille de lecture précédente a des implications directes sur la façon dont elle peut définir sa propre valeur ajoutée.

En BtoC, le risque récurrent est de traiter par la communication ce qui relève d’un problème de positionnement marketing non résolu. Une agence qui accepte ce glissement sans le nommer livre une prestation technique correcte mais ne résout pas le problème réel. Sa valeur ajoutée commence par sa capacité à identifier la nature exacte du problème posé — et à dire, le cas échéant, que la solution n’est pas uniquement dans le message.

En BtoB, la difficulté tient à la coexistence de deux registres aux temporalités incompatibles. Construire la réputation d’une entreprise auprès de parties prenantes non-acheteuses est un travail de fond, difficilement mesurable à court terme et structurellement sous-valorisé dans les logiques de brief. Distinguer ces deux registres, les articuler sans les confondre, est une compétence stratégique à part entière.

En BtoM, si l’hypothèse développée précédemment est juste, l’agence ne peut pas intervenir seulement sur la communication sans comprendre la mécanique organisationnelle et relationnelle dans laquelle elle s’inscrit. La maîtrise des canaux et des formats ne suffit pas : il faut une lecture fine des gouvernances, des tensions internes et des dynamiques de filière. C’est une posture de conseil plus que d’exécution.

Dans les trois cas, ce qui différencie une agence est moins sa capacité à produire des contenus que sa capacité à lire correctement dans quel type de configuration se trouve son client, et à positionner son intervention en conséquence.

Le débat n’a pas de fin — et c’est peut-être très bien

On peut, en conclusion, observer que ce débat entre communication et marketing dure depuis que les deux disciplines existent, et qu’il ne sera probablement jamais tranché. Ce n’est pas un signe de faiblesse intellectuelle : c’est le signe que la frontière est vivante.

Ce qui change selon les contextes, ce n’est pas la réponse à cette question — c’est l’ordre dans lequel les deux logiques s’appliquent, et le rapport de force entre elles. C’est peut-être là la seule conclusion vraiment stable : il n’y a pas de hiérarchie universelle entre communication et marketing. Il y a des situations.

Kotler : Marketing Management, première édition : 1967 / 15e édition, 2016 (avec Keller)

En France, les SIC deviennent une discipline académique reconnue en 1975

  • Shannon & Weaver, The Mathematical Theory of Communication : 1949
  • École de Palo Alto (Bateson, Watzlawick) : années 1950-1960
  • Habermas, Théorie de l’agir communicationnel : 1981